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Le débat dans l’Église, ou comment le prôner en le niant.

Anne SOUPA
© CC0 Creative Commons

L’article paru dans La Croix du mercredi 31 janvier (Le débat dans l’Église, un exercice difficile, par Arnaud Bevilacqua, Anne-Bénédicte Hoffner et Gauthier Vaillant) illustre parfaitement l’ambiguïté des diverses prises de position intra ecclésiales sur la question du débat interne à l’Église. Il montre une étonnante stratégie d’évitement qui consiste à ne pas vouloir voir les lieux de débat qui existent déjà, et à mettre en avant une initiative et une seule, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est très « latérale », voire confidentielle (Site : Le Rouge et le Noir).

En effet, je m’étonne, en tant que présidente de la Conférence des baptisé-e-s (CCBF), association qui a plus de huit ans d’âge, qui compte plus de 10 000 sympathisants, dont la page Facebook est sans doute la plus active de la cathosphère, conférence dont l’objet est précisément la constitution d’une opinion publique catholique, oui, je m’étonne qu’on ne nous ait pas appelés à témoigner dans cet article. Et ce n’est pas un simple loupé. Depuis la fondation de la CCBF en 2009, pas une seule fois le journal La Croix n’a proposé dans ses pages un reportage sur nos initiatives. Pourtant, je ne saurais ici les rapporter toutes (www.baptises.fr)… Ce contournement délibéré n’est-il pas surprenant de la part d’un journal qui, ordinairement, est à l’affût de la moindre initiative qui puisse tonifier la scène catholique ?

Comment l’expliquer ? La réponse est à chercher dans les conditions de naissance de la Conférence des baptisé-e-s, dans le sillage du Comité de la Jupe, fondé en 2008 pour répondre à la parole sur les femmes de Mgr Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris, alors président de la conférence épiscopale des évêques, premier personnage de l’Église de France : « Il ne suffit pas d’avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête. » Crime initial sans doute impardonnable, équivalent, aux yeux d’un catholicisme légitimiste, de l’outrage au roi de 1793. Mais dans ce propos ahurissant, qui est victime ? Les femmes ou le cardinal ? C’est bien pour tenter de maquiller l’outrage aux femmes que l’on évite toute publicité sur le Comité de la Jupe et que l’on préfère susurrer de bouche à oreille, par un renversement classique en criminologie, que le cardinal est la vraie victime. Et c’est bien aussi la question de la répétition de ce crime symbolique qui se joue dans le choix par la CCBF de son titre de « conférence », ce que lui reprochent les évêques, convaincus qu’ils en ont le monopole. Double crime fondateur, en somme, qu’il faut surtout ne pas voir.

Pourquoi ? Parce qu’il ébranle une structure ecclésiale chancelante qui ne donne plus satisfaction à personne. Ni aux évêques qui, d’un côté, s’épuisent à maintenir leur propre unité, de l’autre s’époumonent sur les questions éthiques, jusqu’à devoir jouer au surveillant de cour de récréation pour rappeler à l’ordre un mouvement d’Église. Ni aux fidèles, qu’elle infantilise. D’abord sur le plan ecclésiologique, qui les écrase tout en les honorant de mots sucrés, alors que le Nouveau Testament les dote du seul sacerdoce dont il soit question dans tout le corpus néotestamentaire, le « sacerdoce commun des fidèles », (1 Pierre 2, 4-10) ! Et que Vatican II leur reconnaît le « sensus fidei », le sens de la foi (Lumen Gentium 4), répétant en cela les paroles fortes de la Lettre de Jean : « Vous avez reçu l’onction venant du Saint, et vous tous, vous possédez la science, l’onction que vous avez reçue du Christ demeure en vous et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. » (1 Jean 2, 20, 27) Et voilà en outre ces fidèles obstinément infantilisés depuis de nombreuses années à propos des questions éthiques sur lesquelles leur compétence, leur pratique et leur existence même sont quotidiennement sollicitées, et dont l’avis ne peut être ni ignoré ni mal entendu. N’est-ce pas leur faire une double injure ?

Pour avancer sérieusement sur cette difficile question du débat, il faudrait que l’obéissance requise, celle des fidèles envers leurs pasteurs, et celle des évêques envers le magistère de Rome, soit une vraie obéissance. Ob audire, placer son oreille dessous, dit l’étymologie. L’obéissance évangélique, c’est celle-là : placer son oreille sous la parole du Christ. Et entendre de lui la parole qui nourrit, qui émonde, qui fortifie. La parole magistérielle, aujourd’hui, serait celle qui rapporterait aux fidèles la prodigieuse promesse le Christ fait à notre temps. Sans cette autorité fondée sur le service spirituel, il n’y a pas d’obéissance qui vaille. Et sans cette dignité de sujet dont la parole mérite d’être entendue par des oreilles qui ne soient pas sélectives selon que cela les arrange ou non, il n’y aura pas de débat. Combien de fois les synodes diocésains se sont enlisés à cause du déni d’écoute de leurs pasteurs ! La leçon n’a-t-elle pas encore servi ?

Oui, l’existence du Comité de la Jupe et de la Conférence des baptisé-e-s alerte, au contraire, sur le cancer de l’institution. La première souligne l’infantilisation inacceptable, indigne, dont sont victimes la majorité des fidèles catholiques que sont les femmes ; l’autre dévoile l’obsolescence de la structure. Certes, la question du débat est difficile. Mais l’indécent silence qui s’installe pour l’éviter tout en le prônant en dit beaucoup sur le long chemin qui reste à parcourir pour être vraiment dans une Église qui débat (Vox Populi, vox Dei ?, p. 77-83, Promouvoir une Église qui débat, Anne Soupa, Médiaspaul, 2016).
 

Anne Soupa

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