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La Création continue

Jacques NEIRYNCK
Création de l'homme
© CC0 Creative Commons

Le texte fondateur de la Genèse, décrivant le processus de Création, reproduit les conceptions dominantes du Moyen-Orient voici 25 siècles. Il n’a aucune ambition scientifique puisque la Science au sens actuel était inexistante. Son récit est moins orienté vers le comment que vers le pourquoi, bien que les deux soient forcément liés. Il n’a pas à être décrié puisqu’il témoigne d’une première réponse à la question lancinante : « d’où venons-nous ? », réponse imparfaite qui a suscité son amélioration.
De nombreux travaux récents éclairent le comment. Pour se limiter à la genèse de l’homme, la multiplication des fouilles a mis à jour non seulement des squelettes mais aussi du matériel génétique qui permet de préciser la généalogie et la datation de notre espèce. Pendant longtemps on a cru, en admettant le comment de la Genèse, à une création distincte de l’homme, sans aucune relation avec des espèces animales. Selon Jean-Paul II, l’évolution est plus qu’une hypothèse : il est légitime de se préoccuper de l’ancêtre commun de tous les primates, dont les hominiens ne sont qu’une branche.
Jusque tout récemment, la thèse des paléontologues plaçait cet ancêtre à 15 millions d’années, point de branchement à partir duquel la lignée humaine se serait séparée de l’animalité, époque tellement reculée qu’elle nous confortait dans la certitude de notre singularité. Les travaux récents révèlent une autre généalogie. D’une souche commune voici 13 millions d’années se sont d’abord séparés les orang-outangs, puis les gorilles voici 10 millions, puis les hominiens voici 7 millions, laissant nos plus proches cousins, chimpanzés et bonobos continuer leur évolution jointe pour ne se séparer que voici 3 millions.
Les hominiens ont d’abord poursuivi leur évolution au sein d’une famille d’espèces réputées animales, pour donner naissance en Afrique voici 4 millions d’années aux Australopithèques. On commence à nourrir des interrogations à leur sujet car il n’est pas exclu qu’ils aient taillé des outils. Voici 3 millions d’années apparaissent les premiers Homo sous forme d’un buisson d’espèces, difficiles à différencier. En surgit l’espèce Homo erectus qui se répand dès 1.8 millions sur tout l’Ancien Continent. Enfin notre espèce, Homo Sapiens, apparaît en Afrique voici 200 000 ans et envahit toute la planète. En Europe elle se croise avec les premiers arrivants devenus en Europe des Neandertal et en Asie des Denisoviens, à partir des immigrants Homo erectus.
Cette généalogie apporte de nombreux renseignements et ouvre de nouvelles perspectives. Tout d’abord sur la propension à évoluer vers l’homme moderne. Il semblerait qu’elle se soit produite à trois endroits en parallèles, l’Afrique pour les Sapiens, l’Europe pour le Neandertal et l’Asie pour les Denisoviens. Ce pas décisif vers plus de conscience, dont nous nous  attribuons le monopole, aurait été franchi plusieurs fois à des rythmes différents. Les Neandertal étaient des hommes à part entière, même si les Sapiens les ont totalement remplacés. Non seulement ils taillaient des outils perfectionnés, mais ils maîtrisaient le feu, ont laissé des traces d’une capacité artistique et des sépultures rituelles.
La thèse classique du monogénisme – tous les hommes vivants descendent d’un seul couple – est d’abord une tautologie, car en remontant suffisamment haut on arrive toujours à des ancêtres communs. Compte tenu de ce que l’on a appris, à savoir que les Européens sont des métis de Sapiens et de Neandertal, ce couple mythique doit se situer dans la lignée des Erectus,  à une époque reculée d’au moins un million d’années. On est très loin de l’image d’Adam et Ève vivant dans un paradis terrestre : il s’agit d’un couple primitif, tout juste sorti de l’animalité, subsistant précairement de chasse et de cueillette, avec une espérance de vie limitée à la trentaine, bien incapable de disposer d’une conscience morale aiguisée. Le mythe d’un péché originel transmis par la lignée biologique perd toute consistance.
Il y a plus fondamental. Nous découvrons que la création de l’homme a été un processus extrêmement lent, étagé sur des millions d’années, suivant une évolution continue, dans laquelle il est impensable de désigner un seuil décisif, où un couple animal aurait engendré subitement des rejetons pleinement humains. Dans la même perspective, il est vain de vouloir fixer un délai précis au bout duquel quelques cellules deviennent un fœtus, dont il faut respecter la vie et la dignité. Les effets de seuil n’existent qu’en droit, civil ou canon. Dans la Nature domine la continuité.
Dès lors, il est impossible d’envisager que la Création, lente et continue, se soit figée à un certain moment. Si elle a pris 13 milliards d’années depuis le surgissement de l’Univers hors du néant, elle continue sous nos yeux. L’espèce humaine continue d’évoluer, sinon dans son corps, moins soumis aux aléas de l’environnement, mais surtout dans son esprit, dans sa science, dans sa technique, dans sa culture, dans son droit.
À titre d’exemple, en deux siècles, les pays les plus développés ont supprimé la peine de mort, interdit la torture, respecté les prisonniers, donné la plénitude des droits civils aux femmes, protégé les enfants, généralisé l’enseignement gratuit à tous les niveaux, conçu une sécurité sociale pour les handicapés et les retraités, rendu (presque) gratuite la médecine, évité les conflits, créé des conventions protégeant les blessés et les prisonniers de guerre, obtenu une tolérance entre confessions religieuses. L’espérance de vie, le revenu disponible, la formation ont augmenté dans des proportions jamais atteintes. C’est notre contribution contemporaine à la Création continue, dont nous sommes de la sorte partenaires.
Si la création biologique et sociale se poursuit sous nos yeux, ne faut-il pas tirer la même conclusion pour la Révélation ? Une lecture des textes bibliques dans l’ordre chronologique de leur rédaction montre que le monothéisme est le résultat d’une lente évolution avec des ratés, des retours en arrière, des impasses. Dès lors figer la révélation du christianisme à la fin du premier siècle relève de la même conception d’un seuil à partir duquel tout est dit et rien ne peut être ajouté.
Il serait plus réconfortant de concevoir que la Révélation se poursuit sous nos yeux. Le travail des théologiens pourrait en dévoiler la trace, s’ils n’étaient pas si souvent interdits de publier et d’enseigner par le Vatican. Dès lors, c’est peut-être dans l’œuvre des artistes que nous pouvons le mieux déceler la Parole vivante. Notre foi ne repose-t-elle pas aussi, voire davantage, sur La Passion selon Saint Mathieu, La Sixtine, Le Soulier de satin et Les Dialogues des Carmélites ? Une Bible des Français comporterait des textes de Villon, Pascal, Claudel, Péguy, Bernanos et Brassens.
 

Jacques Neirync

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Commentaires
Geneviève Marchand

Merci pour ces renseignements de paléontologie ! Vous le dites bien mais je crois qu'il est évident pour tout le monde que la genèse n'est pas historique ni scientifique; mais il est vrai qu'il y a encore des créationnistes!
Par contre, ce n'est pas la Révélation qui doit évoluer (voir Dei Verbum de Vatican II) mais l'interprétation , donc la tradition . Celle ci doit être vivante et pas figée; nous avons à être partenaires de la création ; mais aussi accepter d'interpréter les différents dogmes càd les situer dans un contexte pour aller plus loin vers une approche de la vérité. Vous êtes sévères envers le Vatican; bcp de livres sont édités Voyez JM Maldamé sur le péché originel, et tous les J Moingt....
Merci de nous interpeller!

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