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« La confusion dans l’Église est provoquée par ceux qui multiplient les dissensions. » (2e partie)

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Le philosophe Massimo Borghesi, auteur de : Jorge Mario Bergoglio. Une biographie intellectuelle.

Combattre François, c’est en fait combattre Vatican II, a expliqué le philosophe Massimo Borghesi dans la première partie de cette interview accordée à Vatican Insider. La suite de l’entretien livre une critique précise de la position traditionnaliste.

Andrea Tornielli – Que pensez-vous du long document, signé par les trois évêques du Kazakhstan, qui critique les ouvertures d'Amoris laetitia, accusant, de fait, le document d'avoir dédouané le divorce ?  

Massimo Borghesi – Ce document n'ajoute rien au débat qui a accompagné la publication d'Amoris laetitia. Les trois évêques kazakhs ont seulement voulu réaffirmer leur refus du document papal. Pour certains d'entre eux, la dissension était connue et ne ferait pas la une si elle n’était prétexte à alimenter la réaction contre le Pape. En réalité, une fois que le cardinal Müller ne s’est plus prêté au jeu des traditionalistes, la lettre des cinq n’était plus qu’un feu follet. 

C’est à vous-même que le cardinal a déclaré, en se référant à l’ouvrage de Rocco Buttiglione, Réponses amicales aux critiques de Amoris laetitia, dont il a lui-même rédigé la préface : « Je suis convaincu qu'il [Buttiglione] a dissipé les doutes des cardinaux et de nombreux catholiques qui redoutaient qu’Amoris Laetitia n’ait introduit une modification substantielle de la doctrine de la foi, aussi bien sur la manière valide et féconde de recevoir la sainte communion, que sur l'indissolubilité d'un mariage valablement contracté entre baptisés. »

Après cette déclaration de Müller, quel sens cela a-t-il de continuer à écrire des lettres réclamant du Pape le respect de la « tradition » ? Le cardinal Müller a été le préfet de la Doctrine de la Foi, le gardien de l'orthodoxie, reconnu comme tel y compris par ceux qui critiquaient le Pape. Maintenant qu’il a déclaré qu'Amoris laetitia ne viole pas la tradition de l'Église, il n'est plus reconnu par eux comme faisant autorité. C'est un jeu de bas niveau qui permet de comprendre que le différend actuel, de la part des opposants à François, a pour objectif, non pas la compréhension des raisons, mais la délégitimation de l'adversaire. 

Roberto de Mattei l’a ouvertement déclaré dans l'interview auquel je faisais référence précédemment : « Il y a des moments dans notre vie et dans l'histoire de l'Église où nous sommes obligés de choisir entre deux camps, comme l’affirme saint Augustin, sans ambiguïté ni compromis. À cet égard, la récente publication dans les Acta de la lettre du pape François aux évêques de Buenos Aires ramène les positions à deux pôles opposés de front. La ligne de ces cardinaux, évêques et théologiens qui jugent possible d’interpréter Amoris laetitia en continuité avec Familiaris consortio n. 84 et d'autres documents du magistère en sort balayée. Amoris laetitia est un document qui différencie les camps : il doit être accepté ou rejeté dans sa totalité. Il n’y a pas de troisième position, et l’insertion de la lettre du pape François aux évêques argentins a le mérite de le clarifier. »

Andrea Tornielli – Êtes-vous d'accord avec ceux qui répètent qu'aujourd'hui, dans l’Église, « c’est la confusion » ?  

Massimo Borghesi – La confusion est évidente. Sauf que ce n'est pas le Pape qui la provoque, mais ceux qui, pour s’opposer à lui, n’hésitent pas à multiplier les voix dissidentes, à souligner les signes d'échec, à insister sur la démobilisation et les églises qui se vident. Comme si les pontificats de Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI avaient été des promenades tranquilles et si les foules s’étaient pressées aux messes du dimanche. L’année 1989 a même privé les conservateurs de mémoire historique. 

Ce qui frappe chez ceux qui critiquent le Pape, c'est l’acharnement à mettre en lumière les épisodes « négatifs ». Dans les blogs, sur Facebook, ils sont toujours en quête d’un faux pas. On a comme l'impression qu'ils n'ont pas d'yeux pour les témoignages positifs qui existent, innombrables, dans le monde. Même en cela, ils sont « modernes ». Ils participent à l'aveuglement des médias qui visent le seul négatif. En réalité, ils ont besoin du négatif pour « exister ». Ils critiquent Hegel, comme le font Redaelli et Livi qui accusent Ratzinger d'être hégélien (sic !), et en même temps, ils sont « dialectiques ». Pour eux, se positionner veut dire s’opposer. Comme chez Hegel. 

Andrea Tornielli – Dante disait que le contraire d'une hérésie n'est pas la vérité, mais une hérésie de signe opposé. Ceux qui critiquent Amoris laetitia, en affirmant que le document et ses interprétations favorisent le subjectivisme et l'éthique de la situation, ne risquent-ils pas de tomber dans l'extrême opposé, cet objectivisme qui fait table rase du sujet, de ses intentions, des circonstances atténuantes, des histoires personnelles ?  

Massimo Borghesi – L'objectivisme est une caractéristique de la néo-scolastique, parce que le néo-thomisme se constitue par opposition à la subjectivité moderne. Dans son opposition, il jette l’enfant avec l’eau du bain. Il ne comprend pas que la dimension du sujet, de sa liberté, soient partie intégrante de la Révélation elle-même. Autrement, nous aurions un Dieu empereur du monde, non le Dieu en croix. Pour les traditionalistes, en revanche, tout ce qui met en valeur le sujet, « l'expérience » de la vérité, c'est du subjectivisme et, par conséquent, du modernisme. Les accusations contre Amoris laetitia s’expliquent aussi de cette manière. Pour ceux qui critiquent, entre la norme inviolable de l'indissolubilité du mariage et le cas particulier, il n'y a rien. Toute déclinaison particulière de la norme à partir des conditions concrètes du sujet est une chute dans le relativisme, dans l'éthique de la situation, dans la « praxis ». Ils n'ont pas la moindre idée des multiples facettes impliquées dans la théologie morale et le droit canonique. Partout ils agitent le spectre du subjectivisme. Les traditionalistes se méfient non seulement du libéralisme éthique, mais aussi du libéralisme politique. L'opposition à Vatican II est une opposition « théologico-politique » au principe de la liberté religieuse promue par le Concile. Comme l’affirme encore Mattei : « Il peut exister un acte authentique et solennel du Magistère qui est erroné. Telle fut par exemple, à mon avis, la déclaration conciliaire Dignitatis Humanae, qui, au-delà de son caractère pastoral, est indubitablement un acte du magistère qui toutefois contredit, au moins de manière indirecte et implicite, la doctrine de l'Église sur la liberté religieuse. »

Mattei ne se demande pas ici si la tradition du Syllabus ne serait pas en conflit avec la tradition de l'Église des quatre premiers siècles, jusqu'à Théodose, il se braque sur l’affirmation du principe de la liberté religieuse réaffirmé dans Dignitatis Humanae. C'est ce que je clarifie dans mon ouvrage de 2013, Critique de la théologie politique. D’Augustin à Peterson : la fin de l'ère constantinienne (Critica della teologia politica. D’Agostino a Peterson : la fine dell’era costantiniana). Ici aussi nous sommes confrontés à la célébration d'un tournant historique de la tradition qui ne tient pas compte de l'ensemble du développement de la tradition de l'Église. Les traditionalistes sont anti-modernes et anti-libéraux, pourtant ils sont contre le Pape. Anti-libéraux et protestants : un paradoxe. En réalité, ils sont opposés au ministère de Pierre parce que, après le Concile, il a abandonné les vestiges du pouvoir royal. Ils critiquent son autorité, parce qu'il ne veut pas d'autorité absolue. Ils n'aiment pas la simplicité du pasteur, ils adorent les hermines. Ils confondent la sacralité avec les oripeaux du pouvoir, les vernis, les encadrements dorés. Au fond, ils rêvent du Saint Empire Romain, à la perte duquel ils ne se sont jamais résignés. 

Andrea Tornielli – Depuis de nombreuses années déjà, celui qui était alors le cardinal Ratzinger posait la question de la validité effective des mariages célébrés sans la foi. À l'origine de nombreuses discussions dans la situation ecclésiale actuelle semble se trouver, au fond, le rapport à la modernité et la question de l'évangélisation : comment annonce-t-on l'Évangile aujourd'hui, dans des contextes de plus en plus « liquides », déchristianisés et sécularisés ? 

Massimo Borghesi – Même le cardinal Müller, dans son interview avec vous, a rappelé la réflexion de Ratzinger : « Face au manque d’éducation à la doctrine catholique et dans un environnement sécularisé où le mariage chrétien ne constitue pas un exemple de vie convaincant, se pose aussi le problème de la validité des mariages célébrés selon le rite canonique. Il existe un droit naturel de contracter un mariage avec une personne de sexe opposé. Cela vaut également pour les catholiques qui se sont éloignés de la foi ou qui n’ont maintenu qu'un lien superficiel avec l'Église. Comment considérer la situation de ces catholiques qui n’accordent pas de valeur à la sacramentalité du mariage chrétien ou même qui la nient ? C’est sur cela que le cardinal Ratzinger voulait que l’on réfléchisse, sans avoir une solution toute prête à l’emploi... Il est possible que le pénitent soit convaincu en conscience, et avec de bonnes raisons, de la nullité du premier mariage bien qu’il ne puisse en apporter la preuve canonique. Dans ce cas, le mariage valide devant Dieu serait le second et le pasteur pourrait accorder le sacrement, certes avec les précautions appropriées pour ne pas scandaliser la communauté des fidèles et ne pas affaiblir leur confiance dans l'indissolubilité du mariage. » 

Les paroles du cardinal sont claires. Sous ce profil, Amoris laetitia constitue un approfondissement réel de la position de l'Église sur le mariage. Il le fait en gardant à l'esprit l'inviolabilité de la norme qui n'est pas atténuée et, en même temps, les conditions historiques réelles dans lesquelles le message chrétien se situe aujourd'hui. La perspective de l'exhortation apostolique est celle, missionnaire, d'un christianisme qui, malgré les signes chrétiens provenant de l'histoire, se développe dans un monde largement néo-païen. C’est sur ce point que la position du Pape diverge de celle des traditionalistes. Pour le Pape, c'est l'horizon missionnaire, dépendant de l'annonce et de la rencontre des témoins marqués par la miséricorde de Dieu, qui doit guider la présence du chrétien dans le monde d'aujourd'hui. Pour les traditionalistes, au contraire, c'est la pure réitération du dogme, dans sa pureté de diamant, qui doit orienter une présence militante, laquelle ne voit dans le monde actuel que l'adversaire d'une lutte sans fin. Le témoignage n'est pas compassion, miséricorde, légitime assurance. Non : c'est un combat, un contraste dialectique entre des identités incompatibles, étrangères, ennemies. Dans leur critique de la notion de « dialogue » des progressistes, les traditionalistes sont devenus, sans s'en rendre compte, des manichéens ; dans leur haine de toute solution irénique, ils apparaissent comme des chantres de la guerre.
 

Andrea Tornielli – Cité du Vatican
Publié le 06/01/2018 – dernière modification le 06/01/2018 à 11h31
Traduction française : CCBF le 11/01/2018

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