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C’est à moi que vous l’avez fait.

Loïc de KERIMEL
Michel Charon

Dimanche 26 novembre 2017 – Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l’Univers – Mt 25, 31-46

« C’est à moi que vous l’avez fait. »

 

On demandait récemment à une personne longtemps très engagée dans l’Église mais qui, lasse de dévotions désuètes et de sermons peu questionnants, avait comme beaucoup cessé de fréquenter les lieux de culte, ce qu’elle retenait d’encore stimulant pour elle dans cet héritage composite. Sa réponse tenait en deux mots : « Matthieu 25 ». La parabole dite du jugement dernier est et demeure pour beaucoup une révélation : si le royaume de Dieu n’est pas seulement à venir mais déjà présent au milieu de nous, cela tient à la multitude des initiatives prises par des individus, des groupes, des institutions et inspirées par le conseil d’Isaïe 58, 7 : « Ne te détourne pas devant celui qui est ta propre chair. »

Le scénario d’une clôture de l’histoire et d’une mise en ordre définitive du monde inspirée par une justice sans appel est présent dans de nombreuses traditions religieuses. Platon conclut par exemple deux de ses Dialogues par des récits proches de notre parabole. Mais il y a dans le texte de Matthieu des traits tellement nouveaux qu’ils font craquer de toutes parts la matrice qui les contient : bonne nouvelle !

Bonne nouvelle en effet que ce dispositif pourtant très classique enserrant en lui-même les éléments de sa complète subversion. Le roi du monde siège sur son trône de gloire, convoque toutes les nations pour un ultime jugement, sépare brebis et boucs, celles-là invitées à partager définitivement son bonheur, ceux-ci à s’en aller au châtiment éternel. Et voici que, paré de tous ces titres – Fils de l’Homme (Daniel 7), roi, Seigneur –, le souverain juge revendique en même temps comme sienne une condition absolument inattendue, logiquement incompatible avec de tels titres, celle du dernier des petits : l’affamé, l’assoiffé, l’étranger, le nu, le malade, le prisonnier. « C’est à moi que vous l’avez fait ! »

Bonne nouvelle que d’inviter à substituer à la transcendance imaginaire sécrétée comme naturellement par le fond de religiosité présent en chacun-e – un sacré « fonctionnel » destiné à asseoir une autorité indiscutable par le moyen d’une culpabilisation a priori –, une transcendance que l’on pourrait dire expérimentale et concrète – celle de ce que le philosophe Levinas appelle le « visage ». « La nudité humaine m’interpelle – elle interpelle le moi que je suis –, elle m’interpelle dans sa faiblesse, sans protection et sans défense, de nudité ; mais elle m’interpelle aussi d’étrange autorité, impérative et désarmée, parole de Dieu et verbe dans le visage humain. » Dieu n’est pas dans les hauteurs. Ou plutôt : la hauteur est sous nos yeux, manifeste dans chaque visage rencontré.

Bonne nouvelle enfin que cet étrange aveu : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ! » Formule littéralement bouleversante puisque capable d’inverser le cours d’une vie. Ainsi celle de Paul, comme racontée en Actes 9 : à la question « Qui es-tu ? », la voix répond « Je suis Jésus que tu persécutes ». Formule extraordinairement subtile puisque, en matière de socialité humaine, elle parvient à frayer un chemin de vie entre deux voies porteuses de mort. Entre le risque de confusion des personnalités d’une part – « lui est moi » – et, d’autre part, celui de la construction des identités par promotion de l’exclusion – « nous et eux » –, est promue la ré-union des uniques, la communion fraternelle/sororale des personnes reconnues – et promues – dans leur absolue singularité : « Ne te détourne pas devant celui qui est ta propre chair. »
 

Loïc de Kerimel

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