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Un autre Credo pour les célébrations

Jacques NEIRYNCK
© CC0 Creative Commons

À chaque messe catholique, l’assistance est invitée à réciter le Credo, généralement dans la version plus courte du Symbole des Apôtres, datant à peu près de vingt siècles, qui reflète forcément les conceptions de l’époque. L’article « descendu aux enfers » se conforme à la croyance de l’Antiquité gréco-romaine ou encore au shéol juif : les morts sont internés dans un lieu situé sous terre, où ils mènent une existence diminuée, sans souffrances particulières, sans séparation entre les élus et les réprouvés. Cet article n’a plus aucun sens pour un chrétien actuel, sinon comme indice significatif parmi beaucoup d’autres de la continuité entre le paganisme et la formulation de la foi. Ne serait-ce pas le signe que la désertion actuelle des fidèles n’est pas due à la foi chrétienne elle-même dans son originalité, mais aux résidus du paganisme dont elle n’a pu totalement s’isoler lors de son émergence ? Actuellement, dans la forme dialoguée avec le prêtre, utilisée lors du baptême et de la vigile pascale, cet article est omis. On peut se demander pourquoi il ne le serait pas lors des messes dominicales.

Sans doute parce que censurer un seul article d’un texte traditionnel, qui reprend des croyances affirmées dès le Nouveau Testament, induirait une révision totale, non pas de la foi elle-même, mais de son expression verbale qui se trouve dans un équilibre instable. Il n’est pas question ici de passer à la moulinette les Credos. En revanche, il est nécessaire de les situer dans l’espace et le temps et d’en déduire la place qu’ils peuvent occuper dans la foi. Il faut rappeler qu’ils ne sont pas extraits tels quels des Écritures, sinon de fragments de celles-ci, et qu’il en existe deux versions officielles.

Le Symbole des Apôtres remonte au deuxième siècle dans ses premières versions ; la plus développée, le Symbole de Nicée (325), fut rédigé dans le contexte des querelles dogmatiques qui accompagnaient la lutte pour le pouvoir dans l’empire romain.

Deux textes signifient un espace de liberté. Le premier était-il lacunaire ou imprécis, au point que le second serait supérieur, lui seul faisant certitude ? Le concept même de Credo, qui fut une pierre angulaire de l’Église, devient aujourd’hui pierre d’achoppement, car ces textes ont un rapport problématique avec la foi. Croire requiert-il d’adhérer sans réserve à l’un ou l’autre de ces deux textes ?

Le Symbole des Apôtres peut être récité aujourd’hui avec respect en souvenir des premiers chrétiens, qui ont été jusqu’au martyre par fidélité à la foi, telle qu’ils pouvaient la concevoir à l’époque. Cette formulation vénérable commémore les catacombes et nous rappelle d’où nous sommes venus. Mais cela signifie qu’il faudrait dire où nous sommes arrivés.

Le Symbole de Nicée est le plus problématique par les circonstances de sa rédaction et par le contenu de celle-ci. L'an 312, Constantin devient empereur suite à sa victoire du Pont Milvius contre Maxence. Jupiter étant passé de mode, il l’attribue au Dieu des chrétiens, comme si celui-ci pouvait prendre parti dans le conflit entre un général romain contre un autre et influencer le sort des armes. Ce ne fut pas une victoire du christianisme, mais un portage de mythologie.

Constantin s’ouvre au christianisme, sans être baptisé pour autant, et il met l'Église chrétienne à égalité avec les cultes païens. Cependant des opinions diverses, jugées hérétiques, existent : l'arianisme défend la thèse d'une distinction de nature entre Dieu le Père et le Christ. Pour rétablir l’uniformité au sein de l'Église, elle-même garante de l’unité de l’empire, Constantin convoque un concile afin de décider d’un dogme commun à tous les chrétien[s citoyens de l’empire. L'hérésie arienne est rejetée et le parti trinitaire, qui proclame l'identité de nature entre les trois formes de Dieu (le Père, le Christ et le Saint-Esprit), impose son opinion : « Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles; il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu. Engendré, non pas créé, de même nature que le Père, et par lui tout a été fait. »

Pour un Romain, il était inconcevable de ne pas disposer d’une religion d’État, agréée par tous les citoyens et donc formellement définie. Celle-ci ne concerne pas d’abord la spiritualité de l’individu, mais bien la sacralisation de l’État, qui n’aurait sinon aucune légitimité. Émergeant du paganisme, Constantin n’imagine pas qu’il puisse subsister une diversité d’opinions, de sensibilités, d’interprétations de la foi chrétienne, parce que celle-ci concerne la foi de chaque personne plutôt que l’ordre juridique. Il agit en militaire qui entend rétablir la discipline par l’adhésion à un règlement. Il révoque les évêques rebelles, comme il le faisait pour les fonctionnaires de l’empire. Le Symbole de Nicée est un résidu de l’empire romain, comme le vocabulaire du Vatican : curie, dicastère, préfet, basilique, diocèse.

Aujourd’hui, on refuse l’intrusion du pouvoir politique dans la difficile formulation de tout ce qu’il y a d’indicible ou de difficilement traduisible dans la foi. Que signifie par exemple en français « engendré non pas créé », alors que, pour notre oreille, engendrer signifie procréer, tandis que créer est difficile à définir ? Pour les Grecs, la Trinité est une nature en trois personnes tandis que le Christ est une personne possédant deux natures. Ce genre de distinction se prêtait à des débats enflammés dans le monde hellénistique, mais ils ne nous concernent plus. Qu’est-ce que la personne par différenciation avec la nature, sinon l’individu ? Et surtout qu’est-ce que ce débat peut changer dans notre conduite quotidienne ? Le dimanche de la Trinité constitue une pénible épreuve pour le célébrant, obligé de prononcer une homélie sur ce sujet devant une assemblée perplexe et déconcertée.

Les deux Credos ne disent rien de l’enseignement du Christ et se résument à mentionner sa naissance, sa mort et sa résurrection. Ce sont des récits événementiels, sans enseignement pour la vie de tous les jours. Être chrétien ne signifie pas adhérer machinalement à un Credo, c’est traduire sa foi dans des actes plutôt que de la définir par un catalogue de croyances. Ce n’est pas « croire que », mais « croire en ».

Au lieu de faire réciter machinalement ce texte par des paroissiens distraits ou réticents, ne vaudrait-il pas mieux utiliser une autre version ? Par exemple, le Credo de Kappel, en communion avec nos frères réformés, qui est un texte beaucoup plus compréhensible et admissible pour un contemporain.

« Je fais confiance à Dieu, qui est puissance d’amour, créateur du ciel et de la terre.

Je crois en Jésus, Parole de Dieu faite homme, Messie des affligés et des opprimés, qui a proclamé le Royaume de Dieu ; c’est pourquoi il a été crucifié, livré, comme nous, à la destruction, mais ressuscité le troisième jour afin de continuer à agir pour notre libération jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous.

J’ai confiance en l’Esprit Saint, qui vit en nous et nous incite au pardon mutuel ; qui fait de nous des compagnons de lutte du Ressuscité, des sœurs et des frères de celles et ceux qui ont soif de justice.

Je crois à la communion de l’Église universelle, à la paix sur terre, à la délivrance des morts, et à l’épanouissement de la vie au-delà de notre connaissance. »
 

Jacques Neyrinck

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