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Au nom du sensus fidei, promouvoir une Église qui débat

Anne SOUPA
Yves Congar op. © Wikiedia commons. Domaine public

Conclusion d’Anne Soupa à la Conférence de rentrée de la CCBF 2015 : « Vox Populi, vox Dei ? »

Il me revient enfin, en tant que présidente de la CCBF, de rappeler combien celle-ci, dont la vocation est de susciter la conscience des baptisés, est naturellement encline à s’appuyer sur la réalité opérationnelle du sensus fidei. Le problème n’est pas d’abord celui de l’adoption ou non d’un système démocratique, il est celui, plus global, des conditions de fécondité de notre écoute mutuelle, entre cette portion du peuple chrétien qu’est « le peuple des fidèles », et cette autre portion qu’est « le peuple magistériel », composé des évêques et du pape1.

Ma première insistance sera pour dire que le sensus fidei suppose une Église qui débat et accepte la liberté religieuse. La seconde rappellera que ce sens de la foi ne peut s’exercer que sur le socle de l’existence chrétienne.

Bénéficier dans l’Église catholique du sensus fidei suppose l’exercice de la parole et la libre adhésion de chacun à notre foi commune. En effet, se parler, questionner, est constitutif de l’Église car nous sommes fondés sur le Christ-Parole. En débattre ne devrait que faire du bien. Et « l’Esprit souffle où il veut ».

Pourtant, si le débat peut d’abord se décréter, il doit surtout traverser l’épreuve de la rencontre avec autrui, dans le respect de sa parole. La liste est longue des manquements actuels à un vrai débat…. Si le respect des consciences n’est pas un principe fondamental, si la consultation n’a pas lieu comme cela a été le cas en 2014 pour l’Église de France (les catholiques français ont dû aller chercher les questionnaires sur le synode sur le site du diocèse de Cayenne), si le débat est limité aux sujets qui ne fâchent pas, s’il est pris dans la glace d’un serment d’obéissance, s’il est dans la dépendance d’un salaire, d’une injonction intérieure qui bride la parole, ou d’une peur de parler, tout simplement, alors le débat n’existe pas. Au synode de 20142, le pape François a demandé à chacun de parler librement. J’en déduis que la consigne vaut pour ici, pour maintenant, dans toute l’Église, en particulier en France.

Pour débattre, il faut accepter de s’écouter. Depuis 50 ans, ans, beaucoup de fidèles ont refusé d’écouter le magistère et ils sont partis. Cette hémorragie est une catastrophe. Ont-ils eu raison ? En tous cas leur départ nous fait du mal à tous. En contrepoint, ceux et celles qui sont restés ont trop souvent eu l’impression qu’on ne les écoutait pas. En voici quelques exemples.

Le langage de l’Église est trop souvent une langue étrangère. Celui des questionnaires pré-synodaux, par exemple, était si abscons que nous avons supplié nos sympathisants de venir avec leurs réponses sans se laisser décourager par les questions…. Comment débattre sans avoir le souci de la langue de l’autre ?

Par ailleurs, un discrédit de principe semble peser sur les fidèles : ils seraient enclins aux modes, aveuglés par le prurit démocratique, ils ne sauraient pas aimer comme il faut... Comme c’est dommage : pour bien débattre, confiance ferait mieux que défiance. Outre que ces petites piques sont invérifiables, elles sont toujours à sens unique : l’autorité n’a jamais tort ; tout au plus reconnaît-elle qu’elle n’est pas pédagogue.

Plus grave, la participation des fidèles ne serait que passive. On a longtemps opposé l’Ecclesia docens (enseignante) à l’Ecclesia discens (enseignée). Ces distinctions qui demeurent dans les esprits sont les contrefaçons d’un véritable christianisme, toujours fondé sur l’écoute mutuelle. « Même l’évêque apprend », disait saint Cyprien au 3e siècle3. L’accroissement récent du rôle du magistère romain et la personnalisation du pouvoir propres à notre époque ne doivent pas faire oublier la grande contribution des laïcs à la vie de l’Église. Ce sont des laïcs qui, par exemple, ont été à la source de la grande encyclique sociale Rerum Novarum4. Des laïcs aussi qui ont permis la levée des tabous sur les affaires pédophiles. Faudrait-il le regretter ? Des milliers de laïcs qui, en matière de gestion et de savoir et de service, font tourner la Maison-Église.

Enfin, pour bien débattre, il faut souhaiter que soit levée une certaine opacité dans les règles du jeu. Un seul exemple : est-il honnête de jouer l’un contre l’autre, Occidentaux contre Africains ou Asiatiques, alors que n’existe pas la moindre règle de fonctionnement et de prise en compte des opinions ? Par exemple, objecter que l’Afrique ne voudrait pas de l’ordination des femmes parce que cela contrarierait la manière dont les prêtres africains conçoivent leur ministère, masculin et patriarcal, n’est-ce pas tout simplement le moyen de maintenir un statut quo commode ? De deux choses l’une : ou bien on s’appuie sur la loi du plus grand nombre, ce qui vaut reconnaissance implicite de la démocratie, ou bien on postule que le sensus fidei dépend du génie propre de chaque culture. Auquel cas la logique veut que l’on institue la pluralité de ses modes d’expression, en la limitant bien sûr à des matières qui ne touchent pas le cœur de la foi. On le voit, une Église qui débat devrait accepter aussi de se donner les règles du débat. Immense chantier que de vouloir garantir le débat et la liberté religieuse et faire ainsi éclore plus de justice et d’amour !

L’exercice du sensus fidei suppose aussi de donner le primat à l’existence chrétienne. Le christianisme n’est pas une doctrine, c’est une vie vécue sous le regard de Dieu. Et pourtant, cette réalité simple n’est jamais acquise…. Cent fois il faut la rappeler ! En 1954 déjà, le Père Congar, pour fonder le sensus fidei sur l’existence chrétienne, osait dire que le peuple tout entier « transmet la tradition » dans la mesure où il « met en pratique » la parole de Dieu. Le vrai « gardien », c’est donc le peuple qui croit, l’ensemble des baptisés. Le véritable « enseignant », c’est aussi lui.

Je le cite : « C’est en vivant pleinement leur condition chrétienne (…) que les fidèles gardent la tradition, mais aussi la développent, réagissent d’instinct à ce qui la blesse et, ainsi, enseignent les hommes, l’Église, et la hiérarchie elle-même5  (…). « Garder la tradition » et « enseigner », ce sont matières qui jaillissent de la vie chrétienne, non d’un bureau, quel qu’il soit. Est-il crédible que 1% de clercs puissent dicter leur conduite à 99% de baptisés fautifs ? J’ajouterais que ce primat reconnu à l’existence concerne bien entendu aussi le magistère : nul n’est dispensé de vivre ! C’est précisément ce qui fait l’audience exceptionnelle du pape François. Il est « ajusté à sa foi ». En conséquence, il prend la vie des gens très au sérieux.

En somme, le sensus fidei fidelium, celui qui est en la main du pape au nom de toute l’Église, ne naît pas de quelqu’un, mais de quelque chose. Et ce quelque chose, c’est la vie chrétienne. Nous voyons bien ce qui distingue la Conférence des baptisés d’un organe de presse catholique : c’est l’exercice du sensus fidei. L’une comme l’autre contribuent à une opinion publique catholique mais autant les journalistes peuvent ne pas être tous chrétiens - la ligne éditoriale peut suffire - autant la CCBF conçoit toute sa contribution comme une mise en œuvre du sensus fidei, car chacun de ses membres vit de sa foi et, dans la mesure de ses forces, chacune de ses actions vise à enrichir la vie chrétienne.

Résumons les acquis de cette rapide approche. Si nous sommes ancrés dans notre existence chrétienne, nous, fidèles du Christ, nous « gardons la tradition » et nous « enseignons », un peu comme Marie à l’Annonciation, qui a écouté et dit « oui ». Nous coopérons donc ensemble à la constitution du sensus fidei de toute l’Église. Nous avons donc le devoir de dire et ce qui nous paraît bon et juste pour « la foi et les mœurs » 6 dans un débat libre et ouvert, comme Marie à l’Annonciation qui a osé le débat en questionnant l’ange. Nous ne serons pas nécessairement exaucés, mais nous devons être « écoutés ».

Telles sont les conclusions que je vous propose. Contribuer au sensu fidei de toute l’Église est autant un droit qu’un devoir.

Anne Soupa

1 Selon Lumen Gentium 13, « Le peuple de Dieu se compose de catégories différentes », selon la diversité des charges et des états de vie. Il n’y a donc qu’un peuple - l’Église toute entière - amené à rendre compte de sa foi, invité à entendre les appels de l’Esprit.

2 Il a renouvelé cette consigne en 2015.

3 Lettre 74, X, 1, cité par Y. Congar, Jalons pour une théologie du laïcat, p. 406.

4 En particulier l’Union de Fribourg, cité par Y. Congar, Jalons pour une théologie du laïcat, p. 396.

5 Et aussi : « Le pastorat hiérarchique seul enseigne avec autorité, mais toute l’Église transmet la tradition, laquelle ne consiste pas en énoncés, mais plus largement et plus profondément, en la réalité même du christianisme (…). Le peuple fidèle enseigne, et très activement, mais non au titre de l’autorité apostolique, par jugement impératif : il le fait au titre de la foi intériorisée, par toutes les activités de vie et de pensée qu’elle fomente et nourrit». p. 405-407.

6 Canon 212, §3.   

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