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Athéisme et religion dans le post-socialisme. Le cas croate

Jadranka BRNČIĆ
© CC0 Creative Commons

Le mérite de l'Église catholique institutionnelle dans la lutte pour l'indépendance de la Croatie est certainement indiscutable, mais là repose toute sa participation à la démocratisation d'une société en transition, d’une société traumatisée et étouffée par des problèmes issus du processus de la globalisation et de la crise socio-économique.

Le rôle de la religion et de l'Église
Dans le système socialiste il n'y avait pas de rupture radicale avec la tradition religieuse, non seulement comme un espace de pratiques religieuses, mais aussi comme un espace de continuité culturelle et nationale. La diabolisation marxiste de la religion ne faisait que renforcer le potentiel politique et critique des Églises. Par conséquent, à l’instar d’autres Églises nationales, l'Église catholique, depuis le début de la lutte pour l'indépendance nationale en Croatie, a été le protagoniste principal. L’Église institutionnelle et le jeune État ont bénéficié l'un de l'autre, en mobilisant les gens pour leurs intérêts propres. (…)
Toutefois, le retour de la religion dans la sphère publique, politique, culturel et dans la sphère de l'éducation, a été un processus qui s'imposa plus fortement que le processus de retour des individus à la foi, à une réelle quête intérieure et un choix personnel. (…) Associée à l'identité nationale, telle religiosité nourrissait la rhétorique d'un nationalisme sacralisé, et les éléments folkloriques de la religion sont devenus plus importants que ses éléments spirituels – les communautés et autorités religieuses ont présidé les rituels sociaux, ce qui fait que le christianisme a souvent servi de mimétisme social.
L'influence de l'Église catholique institutionnelle est extrêmement grande, soutenue par l'argument de la statistique : selon le recensement de 2001 en Croatie 90% de la population s'est déclaré chrétienne, c'est-à-dire catholique. Le Parlement croate a ratifié en 1997 quatre accords entre la Croatie et le Saint-Siège, et depuis l'Église a droit au retour des biens de l'Église, à l'instruction religieuse dans les écoles et jardins d'enfants, aux aumôniers militaires, à des représentants du Conseil de la télévision d'État croate et à des émissions télévisées et radiophoniques. Elle jouit d’une influence forte sur l'adoption des lois (sur le travail dominical, l'insémination artificielle, le bruit...). En bref, l'Église catholique imprègne tous les aspects de la vie publique et, en liaison avec le gouvernement de l'État, qui s’assure parmi les fidèles des voix aux futures élections parlementaires, elle impose sur la minorité – membres d'autres confessions et religions, non-croyants et personnes pour lesquelles la foi est plus importante que la religion – une sorte de totalitarisme culturo-religieux.
Le mérite de l'Église catholique institutionnelle dans la lutte pour l'indépendance de la Croatie est certainement indiscutable, mais là repose toute sa participation à la démocratisation d'une société en transition, d’une société traumatisée et étouffée par des problèmes issus du processus de la globalisation et de la crise socio-économique. En outre, l'Église met un frein à plusieurs tendances sociales. Alors que les associations civiques et les mouvements démocratiques spontanés montrent une maturité démocratique toujours plus grande, à savoir la volonté de dialogue et d’engagement pour les droits de l'homme (…), l'Église catholique et ses associations restent complètement à l'écart. En même temps, même si elle prétend que sa mission n'est pas de faire de la politique et même si elle ne crée pas un climat propice à l'activité politique libre de ses fidèles, elle se mêle, directement ou indirectement, de politique en suggérant pour quels candidats voter, favorisant ceux qui encouragent la complicité entre l'identité national et religieuse. Ainsi, l'Église fortifie une mentalité excluant les différentes options politiques, le dialogue critique. Elle dissimule des scandales parmi les membres de clergé, n'est pas prête à réexaminer son propre passé, en particulier certaines de ses actions au cours de la Seconde Guerre mondiale.
La sécularisation de la société
(…) La laïcité se développe comme une recherche d'autonomie par rapport à la puissance sacrée qui pendant des siècles comblait le vide créé par l’ignorance, et comme un besoin du monde de s’approprier les compétences qui lui appartiennent. Les progrès dans le monde libéral n’ont pas tant apporté le doute sur Dieu lui-même que le doute sur Dieu tel que représenté par l'Église, toujours en liaison avec sa propre autorité. Préoccupée par sa propre vision du monde, du monde qui a cessé de lui être soumis, l'Église ne prononce pas les mots de la manière dont le monde, saturé et fatigué, a besoin.
Les représentants de la politique de restauration de l'Église catholique sont convaincus que l'Église peut répondre à la grande déception du monde et rétablir la société chrétienne par ordonnances et décrets, par une critique du monde moderne. Les structures théologiques souvent entravent la vue sur le potentiel symbolique de l'Évangile, et les interprétations moralisantes des paroles de Jésus empêchent d'entendre son appel à la liberté. Le monde ne peut plus accepter l'argument d'autorité, mais il a besoin de l'autorité de l'argument. Seule la conscience libre peut être responsable. Dieu n'impose pas au monde son autorité, mais il l'aime, en lui exprimant son amour par le Christ, avec Lui et en Lui. La place de l'Église n'est pas parmi les puissants du monde. Sa mission est de combler la distance entre le plus petit des frères et des sœurs et la mondialisation, et d'apporter à la globalisation un sens concret de la communauté et de solidarité.

 
Jadranka Brnčić – jbrncic@ffzg.hr
Voir le texte in extenso : Athéisme et religion dans le post-socialisme. Le cas croate

Jadranka Brnčić a fait une thèse de doctorat sur l'interprétation du texte biblique selon Paul Ricœur à l'Université de Zagreb (Croatie), où elle travaille. Elle publie des textes scientifiques, des essais, et aime écrire de la poésie haïku. Parmi d'autres, elle est l'auteure des livres : Anđeli (Les anges, étude de théologie), Biti katolik još (Être catholique encore, essai) et Biti kršćanin s papom Franjom (Être chrétien avec le pape François, essai).

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