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Accomplir l’œcuménisme faisable

Jacques NEIRYNCK
© Cesare Nebbia / Wikimedia Commons : Ouverture du Concile de Nicée (325) par l'Empereur Constantin Ier le Grand (premier plan)

À rebours de l’impression dominante en Occident, le christianisme continue à progresser plus vite que l’accroissement de la population mondiale. En 2050 selon la tendance actuelle, la Chine elle-même comporterait 250 millions de chrétiens, en représentant ainsi de façon inattendue le plus grand groupe de fidèles au sein du christianisme : le moteur de cet attrait est le prestige de la démocratie occidentale.

Les chrétiens représentent le tiers des humains, 2,4 milliards soit plus que la seconde religion, l’Islam avec 1,7 milliards. Il y a 53% de catholiques, 36% de réformés et 12% d’orthodoxes. Les musulmans sont encore moins unis que les chrétiens puisque les conflits entre courants sunnite et chiite peuvent toujours dégénérer en guerres.

L’œcuménisme est un mouvement vieux de près de deux siècles, qui a au moins rétabli la paix entre les confessions chrétiennes, sans réaliser une véritable unité au sens souhaité par l’Église catholique, c’est-à-dire la reconnaissance de la primauté de juridiction de l’évêque de Rome. Alors que certains souhaitent non seulement une réconciliation spectaculaire, comme les visites et embrassades entre patriarches et papes, mais aussi un retour pur et simple au bercail catholique des Églises séparées, cet objectif apparaît comme irréaliste. On se trouve devant un choix évident : piétiner indéfiniment devant le seuil ou le franchir en abandonnant certaines exigences.

Bien évidemment l’ensemble des chrétiens n’acceptera jamais l’infaillibilité pontificale, qui fait problème même pour les catholiques au point qu’elle n’est plus évoquée. Un œcuménisme réaliste ne peut se réaliser pour les catholiques que s’ils renoncent ouvertement à la prétention d’être en quelque sorte des chrétiens plus fidèles que d’autres à la tradition apostolique. La venue de Pierre à Rome, son martyre et sa sépulture ne sont pas des faits historiques avérés, même s’ils sont plausibles. On ne peut pas fonder sur cette tradition, aussi vénérable soit-elle, une autorité de Rome sur le reste de la chrétienté.

Cette centralisation est souvent justifiée par le désir d’unité, en fait par un principe d’uniformité. Les catholiques critiquent la diversité au sein des Églises anglicanes, orthodoxes et réformées. Ils ne peuvent cependant plus considérer que les fidèles de ces confessions seraient, à un titre quelconque, de moins bon chrétiens qu’eux. Il faut au contraire prendre exemple sur ces Églises séparées selon un œcuménisme authentique, qui emprunte à chacune ce qu’elle a de mieux. Comprendre enfin que ce qui caractérise l’Église catholique romaine n’est pas une fidélité plus grande à la parole du Christ, mais la survivance dans sa structure des rigidités de l’Empire romain, un reliquat bien dépassé par le monde d’aujourd’hui.

Du 4e au 18e siècle, depuis les décrets de Constantin et de Théodose jusqu’à la déclaration d’indépendance des États-Unis, le christianisme fut abaissé au rang de religion d'État, étroitement liée au pouvoir politique. Jésus de Nazareth, crucifié selon la loi romaine en 30, devint la caution de l’empire en 315. Constantin agit en militaire : si Jupiter est impuissant pour emporter la victoire, il invoque le Dieu de Jésus-Christ, apparemment plus efficace, comme si celui-ci prenait part aux querelles entre deux généraux romains, comme s’il était capable de faire gagner une bataille. Il n’est donc pas question de conversion de l’empereur à la foi, mais de portage entre deux mythologies dans un but unique, la conservation du pouvoir.

Ce dieu des puissants, le plus courant de tous les travestissements du christianisme, constitue une perversion radicale. Celle qui a mené à la révocation de l’Édit de Nantes, à la Shoah, au sacre sacrilège de Napoléon à Notre-Dame, mais aussi à la répulsion actuelle à l’égard des musulmans. Ce dernier avatar dévoile que subsiste le pire de la France chrétienne de jadis, la pire perversion du christianisme : l’évocation machinale des « racines judéo-chrétienne », vague caution dévote d’une Nation sacralisée.

Le Pape, souverain absolu, élu par le collège restreint constitué par son prédécesseur, nomme les évêques qui consacrent les prêtres. Ceux-ci gouvernent les paroisses, dont les membres n’ont rien à dire sur le choix de leur curé. Ce schéma de monarchie absolue élective entre les mains de célibataires masculins fait vraiment problème aujourd’hui. Les gouvernements et les parlements, les entreprises et les universités sont pénétrés de démocratie, du moins dans les pays les plus développés. Les femmes sont présentes jusqu’au rang de chef d’État. Sur ce point précis les Réformés et les Anglicans représentent le christianisme le plus authentique.

Un véritable œcuménisme, le seul réalisable, consiste en une reconnaissance mutuelle des Églises entre elles, sans querelles dogmatiques, sans uniformisation des ministères. Un seul baptême pour une seule foi, une intercommunion fervente, des célébrations communes, des échanges fraternels entre opinions diverses. S’il faut absolument une structure au sommet, elle ne peut être que celle d’Églises autocéphales avec autant de patriarches égaux. Il faut laisser les chrétiens slaves, anglo-saxons, africains, chinois s’organiser selon leurs traditions culturelles, sans prétendre imposer un moule latin, qui n’est certainement pas de droit divin sinon comme chimère.


Jacques Neirynck

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